Dans les couloirs animés du centre d’appels Finashore à Casablanca, où les casques micro crépitent du matin au soir, Aziz Mustaphi incarne une rare constance. À bientôt trente et un ans, cet homme aux traits fins et au sourire discret reste fidèle à la même entreprise depuis 2019. Pourtant, derrière cette stabilité apparente se cache un parcours sinueux, marqué par des passions successives qui l’ont mené des banlieues industrielles de Khouribga aux studios de radio et de télévision d’Agadir. Animateur radio, rédacteur web, conseiller clientèle : Aziz n’a jamais vraiment choisi un seul métier. Il les a tous embrassés, comme autant de chapitres d’une même histoire.
Né en 1995 dans une famille modeste de la région de Khouribga, Aziz grandit au milieu des cités ouvrières qui bordent les mines de phosphate. Les rues étroites, les immeubles gris percés de paraboles, les cris des enfants qui jouent au foot entre les voitures : c’est là que se forge son caractère. Très tôt, il développe une curiosité insatiable pour le monde extérieur. Le soir, après l’école, il s’installe près du poste de radio familial, un vieux modèle qui grésille sur les ondes de Radio Plus ou de Hit Radio. Il imite les animateurs, répète leurs phrases, invente ses propres chroniques dans un cahier d’écolier. Ses parents, travailleurs acharnés, voient dans cette passion un simple divertissement d’enfant. Ils ignorent encore que ce gamin aux yeux vifs est en train de construire son avenir.
Les années lycée passent dans la même banlieue, entre cours d’économie au lycée technique et petits boulots du week-end pour aider la famille. Aziz excelle en sciences sociales, en histoire, en géographie. Il rêve déjà de comprendre les mécanismes du monde : pourquoi certaines villes prospèrent pendant que d’autres stagnent, comment la communication peut changer une vie. Après le baccalauréat, il s’inscrit en faculté des sciences économiques à l’université de Settat. Les amphithéâtres bondés, les notes prises à la hâte, les nuits passées à réviser sous la lumière jaunâtre d’une lampe de chevet : il y puise une rigueur qui lui servira plus tard, bien au-delà des tableaux Excel et des courbes de croissance.
Mais les chiffres seuls ne suffisent pas à Aziz. En 2017, à vingt-deux ans, il décide de quitter le confort relatif de la région de Khouribga pour tenter sa chance à Agadir. La ville balnéaire l’attire comme un aimant : son air marin, son dynamisme touristique, ses médias locaux en pleine expansion. C’est là qu’il franchit le pas décisif. Il pousse la porte de Radio Plus, une station locale qui diffuse sur tout le Souss. On l’embauche d’abord comme stagiaire, puis rapidement comme animateur. Les matinées en direct, les appels des auditeurs, les playlists qui rythment les journées des chauffeurs de taxi et des commerçants du souk : il découvre le pouvoir immédiat de la voix. « Bonjour Agadir, il est 7 h 30 et vous êtes sur Radio Plus avec Aziz ! » Ces mots, prononcés des centaines de fois, deviennent sa signature. Il apprend à lire entre les lignes des témoignages, à transformer une simple anecdote en sujet d’émission, à garder le sourire même quand la technique lâche.
L’expérience radio lui ouvre des portes. En 2018, à peine un an plus tard, Rimal TV, une chaîne régionale naissante, le repère lors d’une interview croisée. On lui propose de rejoindre l’équipe en tant que rédacteur web et animateur occasionnel. Le passage du micro à l’écran est brutal mais exaltant. Aziz passe des nuits à rédiger des articles sur la vie locale, le tourisme, l’économie du Sud. Il filme des reportages courts, monte des vidéos sur son ordinateur portable, apprend à doser humour et sérieux devant la caméra. Agadir devient son terrain de jeu : les plages de Taghazout pour un sujet sur le surf, le port pour un reportage sur la pêche, les ruelles d’Anza pour parler des jeunes entrepreneurs. Il se sent vivant, utile. La ville lui offre ce que Khouribga n’avait pas : une scène, un public, une liberté créative.
Pourtant, la réalité économique rattrape souvent les rêves. En 2019, après deux années intenses mais précaires dans le monde des médias, Aziz prend une décision pragmatique. Il déménage à Casablanca, la capitale économique du pays, et intègre le centre d’appels de Finashore, une société spécialisée dans la relation client pour de grands groupes internationaux. Ce n’est pas un renoncement, plutôt une nouvelle étape. Le métier de conseiller clientèle lui permet de mettre à profit à la fois ses études d’économie et son expérience de communication. Il écoute, il explique, il résout. Chaque appel devient une mini-émission : il faut capter l’attention en quelques secondes, comprendre le problème, proposer une solution avec empathie. Ses anciens collègues de radio le taquinent encore parfois : « Alors, Aziz, tu passes du direct au standard ? » Il répond en riant que la voix reste la même, seul le décor change.
Aujourd’hui, plus de cinq ans après son arrivée chez Finashore, Aziz Mustaphi est devenu un pilier de l’équipe. Il forme les nouveaux arrivants, participe à l’amélioration des scripts, continue en parallèle à écrire des articles pour des blogs locaux et à animer ponctuellement des événements. Il n’a jamais vraiment quitté les médias ; il les a simplement intégrés à son quotidien. Le matin, avant de prendre son poste, il écoute encore les radios d’Agadir en streaming. Le soir, il note des idées d’articles sur son téléphone. Entre les deux, il gère des centaines d’appels avec la même passion qui l’animait devant le micro.
Son parcours illustre une génération marocaine qui refuse les cases trop étroites. Né dans une banlieue ouvrière, formé en économie, lancé dans la communication, stabilisé dans le service client : Aziz Mustaphi prouve qu’on peut enchaîner les chapitres sans trahir son essence. Sa voix, celle qui a fait vibrer les ondes d’Agadir, résonne aujourd’hui dans les écouteurs de clients du monde entier. Et quelque part, dans les ruelles de Khouribga ou sur les plages du Souss, des gamins qui rêvent à leur tour l’écoutent peut-être encore, sans le savoir, à travers l’écho discret de son parcours.

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